- "
Mon
oncle Charles
a non seulement l'âme mais aussi le corps d'un
héros. Il est grand, large. C'est son allure qui a
toujours frappé d'emblée.
Même aujourd'hui bien que l'âge soit venu
faire son uvre, ses cheveux balaient le ciel avec
leur belle crinière blanche "
Ses
formules :
La parole est d'argent mais le silence est d'or.
Se taire, c'est être, c'est dire l'essentiel avec
des actes.
Voler, faire un record mondial de durée en
planeur, c'est basculer dans l'envers des choses."
Pourquoi
?
- Une réponse à une situation familiale
difficile ?
" Oui, mon père était autoritaire choisir
le ciel, battre un record c'était pour moi une
manière élégante de me
délivrer de son joug sans jamais me disputer.
C'est une toute autre réponse que la drogue par
exemple. J'ai déjà conseillé
à des jeunes cette passion pour le vol à
voile.
Car voler, c'est rêver. On est tout seul, dans le
silence. Cela demande aussi un esprit sportif, une bonne
alimentation, ne pas fumer, avoir un corps sain. "
Sa
vie
Il a grandi
dans la propriété agricole de son
père qui était officier d'infanterie,
juriste de formation. Son père, autoritaire, a
choisi la liberté de régner sur le royaume
de son beau domaine ainsi que sur ses enfants. De famille
protestante, Charles a développé le sens de
la rigueur, de l'honnêteté, de la
sobriété. Il est resté entier,
insoumis comme son père à toute
autorité, sauf celle du ciel.
Après son record mondial, ne trouvant pas en
France le moyen de faire profession de cette passion de
l'aviation, il est parti en Argentine où il est
resté 40 ans. Là bas, il a travaillé
comme taxi d'abord, puis pour des travaux agricoles par
avion : du raz de motte en permanence. Il travaillait
cinq mois par an. Il a épousé Marie, qui
est hélas décédée.
Se trouvant seul et à l'âge de la retraite,
il est revenu pour 40 ans encore, arpenter les collines
du domaine familial...
L'entraînement
" Je me suis entraîné naturellement. Il y
avait les conditions de vie de l'époque. Pour
aller à St Auban où j'ai fait mes
débuts, à 16 ans, je faisais 20 Km en
vélo, deux heures de train, une grande marche
à pied. Je ne mangeais pas beaucoup. Manger n'a
jamais été un problème pour
moi...Lorsque j'ai passé mon brevet de Pilote,
à 18 ans, je faisais 40 km en vélo le matin
très tôt pour me trouver à 8 heures
moins le quart sur le terrain. Je faisais mon tour
d'avion, puis, je rentrais à la maison, encore 40
km. L'après-midi, je travaillais sur mon tracteur,
parfois jour et nuit.
En planeur, il fallait voler longtemps, car à
l'époque, on ne payait pas comme maintenant les
heures de vol. On ne payait que le lancement. Ça
coûtait moins cher de rester longtemps. Alors, j'ai
volé des journées entières, puis je
me suis mis à rester la nuit dans le ciel.
Les copains me disaient que je parlais beaucoup, que je
crânais avec ma résistance. C'est eux qui
m'ont poussé à faire ce record. Au
début, je ne voulais pas. Puis, je me suis
décidé, car il y a eu des circonstances
personnelles qui m'y ont incité.
Je ne me suis pas préparé pour faire un
record. Il y avait ma nature passionnée, cette
envie de me dépasser, de concilier les exigences
de mon père au travail agricole et mon profond
désir de voler. J'ai appris à
résister, j'ai donné à mon corps
l'habitude de se surpasser. C'est alors que des amis ont
trouvé en moi l'âme d'un champion et qu'ils
m'ont aidé pour réaliser ce record
mondial."
Le
record
" J'avais déjà fait une tentative, dix
jours avant, mais au bout de 27 heures, il n'y avait plus
de vent. Je le voyais d'en haut, et j'ai atterri alors
qu'il ventait encore un peu. Les copains ont cru que je
n'avais pas le moral, mais cela ne servait à rien
de se fatiguer inutilement.
Puis un jour, j'étais en train de grimper sur les
Alpilles quand un planeur, d'un coup d'aile, m'a fait
comprendre que c'était le moment. Je descendis
vite. Je dormis un peu. A six heures, le 2 avril, je suis
parti dans un planeur en excellent état, un AIR
100.
Il y avait une tempête terrible. Tous les avions
d'ailleurs avaient cessé les vols, sauf le
courrier. Le pilote du courrier m'a vu, en passant. Dans
la cabine, rien ne restait en place, les oranges, tout
basculait. Au bout de 24 heures, j'ai voulu manger, mais
je ne pouvais rien garder. Les vomissements me faisaient
terriblement mal à l'sophage. C'est
sûrement ce qui m'a tenu éveillé si
longtemps, toutes les vingt minutes j'étais
malade. J'étais en relation par radio avec mon ami
Brun. Il me parlait sans cesse. Les journalistes ont dit,
pour faire sensation, que j'ai eu des hallucinations.
Mais non, je n'ai fait que décrire l'effet des
lumières de la ville dans le ciel. Puis la
tempête s'est calmée. A un moment, j'ai vu
des amis qui étaient venus m'accompagner un bout
de chemin avec leur planeur. Ils ne sont pas
restés longtemps. Je leur ai demandé
pourquoi un peu plus tard : ils n'avaient plus de vent,
m'ont ils répondu. J'avais pourtant trouvé
moi-même un petit vent ascendant sur lequel je me
laissais porter. Il n'y avait pas que la
résistance pour gagner: il fallait encore
être un bon pilote.
Finalement j'ai entendu mon ami Brun me crier que j'avais
battu le record des 56 heures. J'aurais voulu faire 60
heures, mais je me sentais fatigué. Alors j'ai
arrêté à 56 heures 15 minutes. A
l'arrivée, ils ont été un peu
déçus, m'ont demandé pourquoi je
n'étais pas resté jusqu'aux 60 heures. Mais
je n'ai rien répondu selon ma formule, la parole
est d'argent mais le silence est d'or. Car, entre nous,
il vaut mieux passer pour un couillon vivant qu'un super
champion mort... "
Son
élément
" C'est l'air. L'air c'est la vie. C'est la vraie vie que
je suis allé chercher sans cesse. L'air pur. Sans
air, on ne vivrait pas. Lorsque je faisais mon record de
hauteur, j'avais besoin d'oxygène, et heureusement
que la bouteille s'est vidée, sinon, j'y serais
encore, quarante ans plus tard, en train de monter,
monter jusqu'à la lune peut-être !
Maintenant que je suis plus âgé, je n'ai
plus vraiment les moyens financiers de voler, je monte en
montagne. L'air est pur là bas aussi, et je vois
d'en haut des choses que je ne voyais pas depuis mon
avion.
J'ai voulu voler, car enfant, je marchais sur les
collines, et je rêvais de passer tout droit d'une
crête à une autre, comme un oiseau.
L'air, c'est une façon élégante de
se libérer.
Si j'avais une autre vie, je choisirais peut-être
l'eau. Avec l'eau, on peut ne jamais quitter son
élément. Alors que l'air, on peut y rester
56 heures, mais après, il faut revenir, être
de nouveau confronté à la
réalité de ce monde. L'eau, on a son
bateau, on y reste jours et nuits... "
Les
brevets, records et éléments de biographie
de Charles ATGER
Né le 18 juin 1921. Le désir de voler lui
est venu à 16 ans. Il réussit à
convaincre son père, qui accepta, à
condition que cela ne grève en rien son travail
agricole.
En 1938, à 17 ans, il partait en vélo tous
les dimanches, à 6 heures du matin. Après
20 km de course, il faisait en train Manosque-St Auban,
avant de grimper à pied jusqu'à 1800 m, sur
le plateau. Là bas, il a beaucoup
travaillé, peu volé. Pourtant, le 12 avril
1939 (17 ans et 10 mois), il a passé son brevet A
sur un planeur 11 A (sans cabine). Dans l'année de
ses 18 ans, le 20 juillet 1939 il réussit son
brevet de pilote d'avion à Oraison. Il faisait
alors 40 km en bicyclette pour se rendre à
l'entraînement.
En 1940, il fut engagé volontaire comme pilote
pour la durée de la guerre à l'école
de pilotage de Carcassone/Caillac. Il n'y a pas eu de
résultat à cause de l'armistice de
Pétain. Il fit alors de la résistance.
En 1941, il se trouve au Centre V.S.M. de Banne
d'Ordanche. Il a 20 ans et y passe son brevet B de
planeur. En 1948, à 26 ans, il réussit son
brevet C, aux Alpilles.
L'année suivante il reçoit l'insigne
d'Argent n°725, et le 14 novembre, il tente un
premier essai de hauteur, il monte à 4000 m.
Il s'essaie alors à la durée, et reste 12
heure 15 minutes. C'était en 1950...
En 1951, à St.Auban, il reprend ses essais de
hauteur. Le 19 janvier, il monte à 6500 m., le
lendemain à 7650 m.
Et enfin le 22 novembre suivant il réussit 8200 m.
Mais on ne lui fournit pas de barographe allant au
delà des 8000 m.
Il n'insiste donc pas pour rien d'autant plus qu'il fait
très froid là haut. Il se retourne vers le
record de durée.
C'est aux Alpilles qu'il réalise d'abord un temps
de 27 heures 40 minutes puis son record de 56 heures 15
minutes. Il avait 31 ans. A cette époque, il
comptait 669 h 15 de vol. Il reçut le 14 juin
l'insigne d'Or de vol à voile n°77. Le 21
juin suivant, il réalise une longue distance, le
but fixé étant St. Vincent/Avord. En
juillet de cette année féconde en exploit,
il y a en Espagne un concours mondial de vol à
voile. Mais hélas, on ne l'emploie que comme
chauffeur de Fourgon Citroën. Ce fut, dit-il, une
grosse erreur.
L'année suivante, il part en Argentine, tenter sa
chance. A peine arrivé, il participe à un
concours où il arrive 4ème. Ce score moyen
s'explique car il n'avait pas compris, en espagnol,
qu'une des épreuves était de vitesse. Il ne
fit ensuite là-bas que très peu de vol
à voile mais totalisa 33652 heures de vol moteur.
Il fut d'abord avion taxi, participa à de la
recherche d'uranium avant de réaliser des travaux
agricoles par avion.
Il est resté 40 ans en Argentine et se demande
aujourd'hui si sa langue maternelle est le
français. Bien des choses se disent tellement
mieux en espagnol !
Les
records
- -
Janvier 1948 : Marcelle Choisnet - 19 h 50 sur
Meise
-
Novembre 1948 : Marcelle Choisnet - 37 h 07 sur Air
100
- Mars
1949 Guy Marchand - 40 h 51 sur Nord 2000
-
Novembre 1951 : Choisnet et Mazelier - 28 h 51 sur
CM7
-
Avril
1952 : Charles Atger - 56 h 15 sur Air
100
-
Février 1952 : Carraz et Branswyck - 53 h 00 sur
CM7
-
Décembre 1953/Jan 1954 : Lebeau et Fronteau - 56 h
11 sur CM7
-
Avril
1954 : Couston et Dauvin - 57 h 40 sur Kranich
III
-
Décembre 1954 : Garbarino et Mathé - 38 h
11 sur CM7
Merci
à Maurice GROS pour ses
informations.
|